Ainsi parlait le sage n°21


De nombreux auteurs créent des personnages fictifs  afin d’exprimer leurs utopies et le regard qu’ils portent sur la société. 
C’est le rôle du Vieux Sage qui apparaît régulièrement dans ce blog.




L’homme providentiel

   Le printemps était revenu et le vieux sage sentait en lui la vitalité que lui transmettaient les arbres quand il entreprenait ses longues promenades en forêt ; il retrouvait en longeant les plages les odeurs familières de la mer qui le requinquaient. Il se sentait prêt à affronter de nouveaux périls, à entamer de nouveaux combats.

   Jamais depuis l’époque lointaine où il avait dû endurer la dictature dans son pays natal, l’état du monde ne lui était paru aussi trouble. Le vieux monde n’en finissait pas de mourir et l’ère nouvelle tardait à s’installer.
   Il savait que les périodes de crises et de doutes sont dangereuses, qu’elles sont propices à l’émergence d’un phénomène qui finit toujours mal : le recours à l’homme providentiel.

C’est au cours d’une de ses promenades qu’il avait choisi d’aborder cette question lors de sa prochaine causerie.


   Le vieux sage parlait comme d’habitude devant une salle bien remplie :

« En préambule, je veux rappeler que l’expression homme providentiel s’emploie peu au féminin, tout simplement parce que les femmes croyant avoir une mission historique ou divine sont rares. En France, il y en eut une seule, Jeanne d’Arc. Chez les hommes, il y en eut de nombreux. Parmi eux, Napoléon et plus près de nous De Gaulle.

   Dans certains cas, l’homme providentiel pense avoir un destin qui lui est offert par la Providence, pour d’autres c’est le hasard (presque toujours lié à des circonstances dramatiques) qui contribue à lui donner l’image d’homme exceptionnel, de sauveur du peuple.
  L’aspect religieux est souvent présent dans la naissance du mythe. Jadis l’homme providentiel voyait sa réputation grandir en accomplissant des miracles. Aujourd’hui on se tourne vers lui car on espère toujours la même chose : des miracles. 
Comme les dieux, il est l’objet d’un culte qui continue après sa mort.

   L’idée d’homme providentiel est vieille ; seul le vocabulaire a changé : au fil de l’histoire, l’homme providentiel est devenu héros, guide (duce, führer) et aujourd’hui superstar.
   En ce temps de crises, on sent bien que la tentation du recours à l’homme providentiel est forte. Il suffit de se tourner vers l’histoire pour constater que l’arrivée au pouvoir d’hommes providentiels a presque toujours échoué. Elle a débouché sur des massacres, des guerres, sur une privation des libertés, sur la ruine des pays.
  J'ai la conviction que le recours à l’homme providentiel est un signe de faiblesse, qu'il est une injure à la démocratie.

Ainsi parlait le sage.



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